Pardonner Enregistrer au format PDF

Mardi 7 avril 2020 — Dernier ajout mercredi 8 avril 2020

En guise de préambule : une histoire.

Je me préparais à reprendre ce travail autour de l’acte de pardonner quand je reçois un coup de téléphone d’une personne atteinte de maladie psychiatrique. Subitement, elle me demande si j’ai déjà pratiqué des attouchements. Je suis interloqué par la question et je commence par bafouiller en cherchant que répondre. La personne insiste en me disant, de façon très affirmative, que j’ai pratiqué des attouchements. Cela provoque en moi de la colère. Elle m’assène à plusieurs reprises que la colère est un des sept péchés capitaux. C’est pour moi une violence de plus : ma colère ne peut être entendue…

Voilà une belle entrée en matière pour aborder l’acte de pardonner dans une recherche chrétienne. Voilà ce à quoi il faut tourner le dos : une posture moraliste. Présenter cet acte comme un devoir à une personne blessée est un déni de sa blessure, comme mon agresseur qui m’accuse de me mettre en colère. Il n’est pas rare que des personnes victimes d’abus graves s’entendent dire qu’il leur fallait pardonner à leurs agresseurs. Cela a fait partie du dispositif du déni des agressions sexuelles pratiquées par des « hommes d’Église ». Pardonner ne peut en aucune façon être un devoir, tout comme aimer.

Retour Sommaire

Introduction

C’est la première fois que j’entreprends un tel travail au sujet du pardon. Je me suis rapidement trouvé en plein cœur du mystère chrétien. Devenir pardonné-pardonnant fait partie de vivre du salut donné dans la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Ne vous étonnez pas que ces pages soient denses.

Je suis parti de la prière de Jésus en croix, demandant au Père de « leur » pardonner, nous révélant ainsi que le Père est la source du pardon.

S’il est question de pardonner, c’est que nous sommes confrontés au mal et au malheur, que nous le subissions ou que nous y participions. Il m’a paru important de voir comment la Bible aborde cette question. La réponse de Dieu à la question du mal et du malheur, c’est Jésus-Christ lui-même, donnant sa vie dans un don total, entier, une fois pour toute, et pour tous, sans conditions.

Le seul travail qui nous est demandé pour que l’on soit en mesure d’accueillir ce don, c’est de vivre un travail de vérité nous conduisant à une solidarité avec la condition humaine marquée par le péché. Sur ce chemin, des figures nous sont proposées : les prophètes, Judas, le roi David, Pierre…

Ces figures nous conduisent à découvrir que devenir pardonné-pardonnant est un chemin de vie : c’est notre vocation humaine.

J’en viens à la question : qu’en est-il de ce chemin quand pardonner semble impossible, quand la confiance est trop blessée ?

Là aussi un chemin nous est ouvert pour ’re-susciter’ la confiance.

Retour Sommaire

1) « Le Pardon originel »

Retour Sommaire

« Père pardonne leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23, 34)

La première des trois paroles de Jésus en croix selon Saint Luc. Sa dernière parole sera : Père, entre tes mains, je remets mon esprit. Il a donc remis au Père le soin de pardonner avant de se remettre lui-même au Père. Il a tout remis entre les mains du Père, même le fait de pardonner d’être victime d’un procès truqué, d’une terrible humiliation et de mourir supplicié comme un esclave.

Il confie au Père de nous relever par le pardon comme il confie au Père de le relever d’entre les morts. (Le verbe grec anistèmi peut se traduire en français par les verbes relever ou ressusciter.) Pardonner est une modalité de sauver. Comme la plupart des mots bibliques, c’est le verbe pardonner qui est employé et rarement le nom ’pardon’. Le mot pardon peut laisser entendre qu’il existe en soi. Le verbe pardonner implique qu’il y ait un sujet qui pardonne, c’est un acte qui relie des personnes.

Jésus confie au Père le soin de pardonner, cela dit au moins qu’il n’y a pas d’automatisme comme si à l’offense de l’offenseur venait s’apposer le pardon de l’offensé (j’y reviendrais). Il y a du jeu. Et dans ce jeu, il y a la place de la liberté de l’homme : ce que le devoir de pardonner ne permet pas.

Retour Sommaire

Le Père source du pardon

Cela laisse aussi entendre que le Père est la source du pardon : qu’il est pardon comme il est amour. Dans ce sens, le pardon de Dieu précède la faute et le péché de l’homme. S’il y a un ’péché originel’, le pardon de Dieu le précède. (L’étymologie du mot pécher en hébreux est rater la cible : le péché est un acte qui va dans le sens contraire de la création.) Si je dis s’il y a péché originel c’est parce que l’expression ne se trouve pas dans la Bible : elle vient de Saint Augustin. Il faudrait plutôt traduire l’expression qu’il emploie par péché originé. Le péché n’appartient pas à l’origine mais celle-ci s’en est trouvée marquée. S’il y a du péché originé, il y a du pardon originel.

Retour Sommaire

2) Pourquoi le mal et le malheur ?

Quand la question de pardonner se pose, c’est que la personne concernée est confrontée à la question du mal et du malheur. Je reprends la définition du mal selon Lytta Basset « Est mal, ce qui me fait mal » L’expérience du mal (qui peut être repérée objectivement) que je fais est essentiellement subjective : personne ne peut se mettre à ma place. Toute personne qui prétend savoir ce qu’éprouve autrui a, pour moi, mangé du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. S’adresser à quelqu’un en proie au mal et au malheur demande un infini respect, de la délicatesse et de l’humilité. Les il faut, tu devrais… ici, n’ont pas lieu d’être.

Retour Sommaire

Pas de réponse dans la Bible

La Bible ne nous donne pas de réponse à la question : pourquoi le mal et le malheur ? Elle nous dit que notre condition humaine est marquée par le mal. L’Adam, tiré d’adama, la terre en hébreu, comme l’humain est tiré de l’humus ; l’Adam a sa part de responsabilité, mais il a aussi « des circonstances atténuantes ». On peut dire qu’il s’est pris les pieds dans le tapis, mais il y avait un gros pli dans le tapis.

Les hommes naissent donc dans un monde marqué par le mal.

Dieu est bon, il n’a pas créé le mal. Mais il n’y a pas de dieu du mal. Le diable, le diabolos en grec, c’est le diviseur, contrairement au symbolos, au symbole qui rassemble, relie, unifie.

En hébreux le saw-tan peut être traduit par l’adversaire, l’ennemi. Saint Jean parle du prince de ce monde, mais on peut aussi traduire par le principe de ce monde (ce sur quoi repose le monde quand il est coupé de sa source divine.) Il y a dans nos traductions une personnalisation qui est trop marquée et bon nombre de commentaires ont amplifié cette personnalisation.

Il est bon de relire les chapitres 2 et 3 de la Genèse. Eve n’a pas encore été tirée du côté d’Adam quand Dieu lui interdit de manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Le serpent s’adresse à celle à qui l’interdit a été transmis : elle ne l’a pas reçu directement. Le serpent est un champion de la désinformation. Il lance une énormité : ne pas manger de tous les arbres ! Eve corrige, mais dans sa correction, elle fait une erreur : le seul arbre interdit est devenu l’arbre du milieu du jardin. Or, l’arbre du milieu du jardin c’est l’arbre de vie. Donc quand le serpent dit à Eve qu’elle ne mourra pas si elle mange du fruit de l’arbre, qu’elle pense être de vie, elle le croit. Oui, Adam et Eve ont bien des circonstances atténuantes.

Retour Sommaire

La réponse de Dieu

La Bible ne nous donne pas de réponse à la question : pourquoi le mal et le malheur ? Mais elle nous annonce une réponse de Dieu. Pas une réponse au pourquoi  ? Mais une réponse aux cris des hommes comme Dieu le dit à Moïse :

« J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances. »
(Ex 3)

Mais la réponse pleine et entière du Père, c’est Jésus lui-même :

« Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté… »
(Phi 2)

Dieu ne donne pas de réponse au « pourquoi » des humains éprouvés par le mal et le malheur, affrontés à l’absurde, enfermés dans le cercle vicieux de la violence, dans la répétition où la victime devient bourreau. Mais sa réponse est un « pour quoi » : un « vers quoi ». Il a envoyé son fils pour qu’il nous ouvre un chemin de vie. Et le premier acte pour ouvrir ce chemin, c’est de nous pardonner : de nous donner par-delà nos offenses, nos fautes et notre péché. Le don de Jésus-Christ est total, entier, une fois pour toute et pour tous, sans conditions.

Retour Sommaire

3) Le travail de vérité dans la Bible : une solidarité de la condition humaine.

Le don de Jésus-Christ est total et sans condition : il nous est juste demandé de l’accueillir. Et pour l’accueillir d’être en vérité, de faire la vérité :

Amour et vérité se rencontrent,
justice et paix s’embrassent.
La vérité germera de la terre
et du ciel se penchera la justice.
(Ps 84)

Le travail de vérité nous incombe et personne ne peut le faire à notre place. Il nous incombe personnellement et collectivement. De nombreux passages bibliques en témoignent.

Retour Sommaire

Les prophètes solidaires du peuple dans l’épreuve.

Il est remarquable dans plusieurs textes du premier testament quand le peuple est opprimé et en exil, les prophètes adressent à Dieu leurs supplications en disant « nous ». Pourtant, certains seraient en droit de se désolidariser des responsables politiques et religieux qui ont entraîné le peuple dans le malheur en se détournant du chemin de vie que lui offrait Dieu.

Tournant le visage vers le Seigneur Dieu, je lui offris mes prières et mes supplications dans le jeûne, le sac et la cendre. Je fis au Seigneur mon Dieu cette prière et cette confession : « Ah ! toi Seigneur, le Dieu grand et redoutable, qui garde alliance et fidélité à ceux qui l’aiment et qui observent ses commandements, nous avons péché, nous avons commis l’iniquité, nous avons fait le mal, nous avons été rebelles, nous nous sommes détournés de tes commandements et de tes ordonnances. Nous n’avons pas écouté tes serviteurs les prophètes, qui ont parlé en ton nom à nos rois, à nos princes, à nos pères, à tout le peuple du pays. »
(Dn 9, 3-6)

Daniel ne se désolidarise pas d’une humanité marquée par le péché. Le salut s’adresse à l’humanité :Ceci est mon sang versé pour vous et pour la multitude. Nous avons à prendre notre part personnelle de ce travail de vérité pour avoir part au salut. Ce travail ne me rend pas méritant de ma part de salut ; il ne me permet pas de « gagner mon salut ». (Cette expression est un non-sens. Comment gagner ce qui est donné et qui demande juste d’être accueilli ?) Le travail de vérité est nécessaire pour que je sois en mesure d’accueillir un Dieu qui nous sauve et me sauve, qui nous justifie et me justifie, qui nous pardonne et me pardonne : bref un Dieu qui nous aime et qui m’aime. Daniel, comme tous les prophètes, comme mainte fois Moïse dans la longue traversée du désert, peut faire ce travail de vérité devant Dieu, parce qu’il croit que Dieu aime et que Dieu ne peut pas ne pas aimer : il ne serait plus lui-même. « En l’honneur de ton nom » : c’est dans la bouche de tous les prophètes et du psalmiste.

Retour Sommaire

Judas, David, Pierre…

Cette solidarité d’une humanité marquée par le péché s’exprime pour moi au plus haut point dans la figure de Judas. Il est remarquable que mainte fois, dans les évangiles se trouve l’expression : « Judas, l’un des douze ». Les apôtres ne se sont pas désolidarisés de Judas après la mort et la résurrection de Jésus. Il est dit que Jésus savait qui était Judas et connaissait l’obscurité de son cœur. Judas, l’un des douze, est comme un signe pour les humains : comme si nous avions un douzième de Judas en nous.

Il en est de même avec le reniement de Pierre que l’on retrouve dans les quatre évangiles. Pierre, le premier pape : cette ‘tache’ n’a pas été enlevée de sa biographie. Quel « grand de ce monde » n’aurait pas tout fait pour l’effacer ? Et c’est fondamental parce que celui sur lequel le Christ « a bâti son Église », qui a renié trois fois, est pardonné trois fois. (Cf. Jn 21). La question « Pierre m’aimes-tu ? » posée trois fois par Jésus) Le pardon reçu est la pierre de fondation de l’Église, tout comme la foi de Pierre qui accueille l’amour du Seigneur malgré la connaissance de sa faute : « tu sais tout, Seigneur, tu sais bien que je t’aime. »

Ce qui se joue entre Jésus et Pierre se trouve déjà dans le premier testament, par exemple dans la relation de Dieu avec le roi David. Celui-ci a fait tuer Ourias, un de ses généraux, pour lui prendre sa femme. L’événement est même cité dans la généalogie de Jésus. Celui qui fonde la royauté d’Israël tient grâce au pardon de Dieu. Pour la royauté d’Israël, comme pour l’Église, le pardon de Dieu est une pierre de fondation.

Cette part sombre de l’humanité n’est jamais cachée dans la Bible. Les biographies ne sont jamais « nettoyées ». La Bible est une école pour que « la vérité germe de la terre », parce que du « ciel se penchera la justice » Non, une justice qui condamne, mais une justice qui nous ajuste au Père, aux frères et à nous-mêmes. Mais nous ne pouvons être ajustés si nous ne faisons pas le travail de vérité indispensable. La miséricorde est première. Grâce à elle, le travail de vérité peut se faire. En réponse, nous pouvons être réajustés.

Retour Sommaire

4) Être pardonné-pardonnant : notre vocation humaine

Dieu pardonne : il est pardon. Dieu, le Père, pardonne l’humanité en lui donnantson Fils bien aimé en qui il trouve toute sa joie (Jn 3, 17). Le don de Dieu c’est que nous soyons des pardonnés-pardonnant. C’est notre vocation d’humains « créés à Son image et à Sa ressemblance » de vivre pardonnés et pardonnant ; de donner par-delà la faute, l’offense reçue ou faite. D’où les fréquentes invitations à pardonner dans les évangiles.

Retour Sommaire

Pardonner : une des couleurs du verbe aimer.

C’est notre vocation d’humains de vivre pardonnés et pardonnant. Nous sommes loin d’un impératif moral auquel il faudrait se soumettre. Il s’agit de vivre d’une des couleurs de l’amour. Nous pouvons reprendre ici les mots de Saint Paul dans ce qu’il est convenu d’appeler ‘l’hymne à l’amour’.

« Recherchez donc avec ardeur les dons les plus grands. Et maintenant, je vais vous indiquer le chemin par excellence…
L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout.
(1 Co 12,31 ; 13, 4-7).

Nous ne sommes pas l’amour pas plus que le pardon : nous ne sommes pas Dieu. Nous sommes invités à ‘rechercher’ ou ‘aspirer’ (selon les traductions). C’est un horizon, le but d’un chemin. L’important c’est de se mettre en route, de désirer, de vouloir. Ce désir, ce vouloir, cette quête ne peut naître en nous qu’à la condition d’éprouver que le Père nous attend sur ce chemin.

Rechercher, aspirer, désirer, ne serait-ce que désirer le désir de désirer, comme le cri de ce père au sujet de la guérison de son fils qui s’écrit : Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi ! » (Mc 9, 24).

Retour Sommaire

La porte étroite et le chemin resserré

Pardonner, c’est « entrer par la porte étroite » et s’engager sur « le chemin resserré qui mène à la vie : ils sont peu nombreux ceux qui le trouvent » (Mt7, 13-14). Peu nombreux, parce que pardonner est un acte personnel : on ne passe pas caché dans la foule par une porte étroite. Peu nombreux, parce qu’il est plus difficile de trouver un chemin resserré qu’un grand boulevard que tout le monde suit. Peu nombreux, parce je crois que pardonner m’est impossible : ma douleur est trop grosse pour passer par cette porte-là, je vais forcement tomber sur ce chemin-là.

Retour Sommaire

5) Quand pardonner semble impossible.

Il m’est arrivé plusieurs fois d’entendre des personnes affirmer avec force : « Ça, je ne pourrai jamais le pardonner ! » quand il s’agit d’offenses faites à un être cher. Il me semble important de distinguer la souffrance de l’être cher, de celle que je ressens en le voyant souffrir. Je n’ai pas à pardonner à la place de l’autre. Il reste que l’autre m’a atteint à travers l’être cher. Pour cette blessure-là la question de pardonner se pose.

Retour Sommaire

Pardonner : un horizon ?

Oui, parfois pardonner semble impossible. C’est là que « Le Pardon » comme une exigence est proprement inhumain. Peut-être est-ce possible de l’envisager comme horizon à condition, qu’au préalable, la souffrance, la blessure ait été reconnue, objet d’attention et de soins. Je l’ai dit, l’exigence de devoir pardonner est une double peine pour la personne blessée quand on rajoute le déni à l’offense reçue. Pardonner n’est nullement effacer la blessure. Le Ressuscité se fait reconnaître à la marque des clous et de la lance sur son corps : les cicatrices sont la signature de l’identité du Crucifié : oui, le Ressuscité est bien le Crucifié. C’est, pour moi, fondamental parce que cela dit que les souffrances, parfois inhumaines, ne passent pas par perte et profit parce qu’elles ne seraient rien au regard de la joie de la vie éternelle.

Comment pardonner à qui nie l’offense, la blessure, l’humiliation, voire qui retourne l’accusation contre la victime ? C’est si fréquent pour les viols : Elle l’a bien cherché ! Je reprendrai cette question. Mais elle fait partie du pardon impossible.

Retour Sommaire

Jalons pour le chemin du pardon

Quelles balises nous sont offertes pour jalonner ce chemin vers la possibilité de pardonner ?

Retour Sommaire

- La source du pardon n’est pas en moi.

J’ai longuement développé une première de ces balises : reconnaître que je n’ai pas la source du pardon en moi. Si elle est en moi, c’est parce que j’y ai bu. Comme l’eau que Jésus propose à la Samaritaine qui deviendra en elle source jaillissante pour la vie éternelle. »(Jn 4). Je peux entrer sur le chemin du pardon que si je me reconnais pardonné.

Retour Sommaire

- Le travail de vérité

Et pour cela, vivre ce travail de vérité auquel nous sommes appelés. Il ne s’agit pas d’entretenir une culpabilité morbide. Il s’agit de se reconnaître pécheur pour pouvoir se reconnaître pardonné. Vivre ce travail de vérité, faire face au ‘douzième de Judas’ qui sommeille plus ou moins en moi.

Une autre façon de dire cela, c’est d’avoir entendu le commandement : « tu n’assassineras pas ! ». Le commandement s’adresse à l’assassin potentiel que je suis. Je fais partie de cette humanité marquée par le péché pour laquelle le Christ a donné sa vie. Si je nie être un criminel potentiel, je ne peux pas entendre le commandement.

Retour Sommaire

- Jésus-Christ est aussi mort pour « lui »

Une autre balise, c’est reconnaître que le Christ a donné sa vie par amour pour celui ou celle à qui il m’est impossible de pardonner. Il n’est pas réductible à ce qu’il m’a fait subir. Reconnaître que nous sommes, malgré tout, de la même humanité. Renoncer à retrancher l’autre de l’humanité, car ce faisant, je risque de retrancher une part, peut-être infime, de ma propre humanité. Cette part de moi-même où Dieu m’attend pour que j’accueille son amour.

Retour Sommaire

- Laisser le temps au temps

Respecter le temps nécessaire du chemin : chacune son pas, chacun son rythme. Pardonner, comme aimer, est un acte qui se déploie dans le temps. Pour nous, il est très rare que ce soit une fois pour toute. Les blessures peuvent se mettre à saigner de nouveau suite à un choc, un événement bouleversant. Cela peut m’amener à une profondeur où le pardon n’avait pas encore fait son travail.

Retour Sommaire

Et pourtant

Je reprends la question : comment pardonner à qui nie l’offense, la blessure, l’humiliation, voire qui retourne l’accusation contre la victime ?

Il est très rare que des prédateurs sexuels ou des dictateurs reconnaissent leurs exactions et encore moins qu’ils demandent un pardon sincère à leurs victimes. Leur pardonner dans ces conditions est impossible.

Et pourtant, est-ce que je vais être prisonnier de mon agresseur le restant de ma vie en attendant une conversion plus qu’hypothétique de sa part ?

Bon nombre des bourreaux de Jésus n’ont pas demandé pardon puisqu’ils ont persécuté les premiers chrétiens. Étienne, premier martyr, comme Jésus au moment de mourir, s’écrit : Père pardonne leur ce péché (Ac 7). Je ne suis pas la source du pardon. Mais, comme Jésus, les premiers chrétiens et bon nombre de martyrs, tout au long de l’histoire de l’Église, ont remis au Père leur impossibilité de pardonner à leurs bourreaux qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient (Lc 23, 34). Remettre à Dieu le pardon impossible m’ouvre un chemin qui peut me permettre de sortir de l’enfermement de la blessure, du traumatisme subi. Cela me permet de ne plus vivre dans l’attente que l’agresseur reconnaisse ce qu’il m’a fait subir et qu’il me demande pardon. Là aussi le chemin peut être long.

Retour Sommaire

- ’Re-susciter’ la confiance

Toute atteinte à la dignité des humains est atteinte à notre capacité de confiance, parfois jusqu’à la détruire ; même la confiance en Dieu. Pour qu’elle soit suscitée à nouveau (re-suscitée), il faut du temps, un long temps d’apprivoisement. Il m’est arrivé plusieurs fois de recevoir des personnes qui demandaient le sacrement de réconciliation en présentant comme péché leur impossibilité de pardonner. Il m’a fallu accueillir la blessure, la reconnaître. De là, dire que ce n’est pas eux qui devaient demander pardon, mais que c’est eux qui devaient recevoir une demande de pardon. Cela établi, je pouvais proposer le sacrement de réconciliation qui permet de réconcilier la personne avec elle-même sous le regard de Dieu, et de la réconcilier avec Dieu puisque la confiance a été blessée (parfois à mort). Quant à la réconciliation avec l’agresseur, ce n’était pas le moment de l’envisager, mais de laisser la porte à la possibilité de cet avenir, sachant que cela ne peut pas être le fruit d’une décision volontariste.

Le sacrement de réconciliation vient prendre, ici, toute sa place. Mais ce serait un autre chapitre…

Bonne route !

Dominique Trimoulet
Prêtre de la Mission de France
Le 5 avril 2020

Retour Sommaire

La source principale de ma réflexion, mis à part la Bible, est l’ouvrage de Lytta Basset : « Le pardon originel ; De l’abîme du mal au pouvoir de pardonner ». Ce livre m’a nourri depuis plus de vingt ans. Une version moins « universitaire » a été éditée par la suite.

Documents à télécharger