Pâques au jardin 2013
Dimanche 14 avril 2013 — Dernier ajout dimanche 11 février 2018

Méditation : le songe de Jacob Enregistrer au format PDF

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Dans le Livre de la Genèse, chapitres 25 à 37, l’histoire de Jacob n’est pas une histoire édifiante, du genre de celles que l’on raconte aux enfants pour qu’ils deviennent plus sages. Cette histoire est remplie de violences, de ruses et de mensonges, et le personnage de Jacob, lui-même, en est complice. Etrangement, c’est pourtant dans ces errances d’hommes que Dieu parvient à tracer un chemin. Comme si tout dans nos existences, du plus sordide au plus sublime, pouvait devenir lieu de l’Esprit.

Esaü, le jumeau premier-né d’Isaac et de Rebecca, est le préféré de son père. Esaü est un homme bouillonnant, généreux et droit. Mais, c’est un chasseur qui aime par dessus tout courser la bête sauvage, et qui trouve son plaisir dans la jouissance immédiate. Cette avidité du présent a conduit Esaü à vendre à son frère Jacob son droit d’aînesse pour assouvir sa faim d’un plat de lentilles (Gn 25).

Jacob, le second-né, est le préféré de Rebecca, la mère. Jacob ne ressemble en rien à Esaü. C’est un homme froid et réfléchi, un stratège plein de ruse. Si Esaü voit court et vit dans l’instant, Jacob regarde loin et pense au lendemain. Non content d’avoir négocié le droit d’aînesse de son frère, il lui vole la bénédiction paternelle. Suivant les recommandations de Rebecca, Jacob, en se couvrant d’une peau de mouton, s’est fait passé pour Esaü auprès de son père aveugle. Et, Isaac, trompé, lui a donné l’antique bénédiction d’Abraham (Gn 27), la promesse d’une descendance aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel et d’une terre bienheureuse. Esaü aura beau réclamer à son père son dû ou sa compensation, il n’y aura qu’un seul héritier, une seule bénédiction. Mais que vaut-elle cette promesse dérobée ?

Il est écrit dans la Genèse : « Esaü prit Jacob en haine à cause de la bénédiction que son père avait donnée à celui-ci » (Gn 27,41). Jacob craint la vengeance de son frère. Il fuit.

Rozenn va chercher la bible, l’ouvre et lit :

Au livre de la Genèse chapitre 28, versets 10-19

Jacob quitta Beer Sheva et partit pour Haran. Il arriva d’aventure en un certain lieu et il y passa la nuit, car le soleil s’était couché. Il prit une des pierres du lieu, la mit sous sa tête et dormit en ce lieu.
Il eut un songe : voilà qu’une échelle était dressée sur la terre et que son sommet atteignait le ciel, et des anges de Dieu y montaient et descendaient ! Voilà que Yahvé se tenait devant lui et dit : « Je suis Yahvé, le Dieu d’Abraham ton ancêtre et le Dieu d’Isaac. La terre sur laquelle tu es couché, je la donne à toi et à ta descendance. Ta descendance deviendra nombreuse comme la poussière du sol, tu déborderas à l’occident et à l’orient, au septentrion et au midi, et tous les clans sur la terre se béniront par toi et par ta descendance. Je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras, et te ramènerai en ce pays, car je ne t’abandonnerai pas que je n’aie accompli ce que j’ai promis. »
Jacob s’éveilla de son sommeil et dit : « En vérité, Yahvé est en ce lieu et je ne le savais pas. » Il eut peur et dit : « Que ce lieu est redoutable ! Ce n’est rien de moins qu’une maison de Dieu et la porte du ciel ! »
Levé de bon matin, il prit la pierre qui lui avait servi de chevet, il la dressa comme une stèle et répandit de l’huile sur son sommet. A ce lieu, il donna le nom de Bethel, mais auparavant la ville s’appelait Luz.

Emmanuelle Guigues joue de la viole de gambe

« Il arriva d’aventure en un certain lieu »

Jacob, mon père et mon frère, tu es en fuite. En migration vers le pays de l’exil.
Vivre, quand on est homme, c’est parfois devoir s’arracher à son passé, quitter et partir…

Jacob, la marche hasardeuse a conduit tes pas au milieu de nulle part. Ce n’est plus ici ton pays, et ce n’est pas encore celui qui t’est destiné.
Jacob, mon père et mon frère, te voici dans l’entre-deux, ce lieu qui sépare et qui relie, le no man’s land.
Inconfort de ces lieux de transit. Passages obligés par le désert, dans les Ecritures.
Lieu de nos pleurs pour cause d’abandon,
Lieu de nos inquiétudes pour cause d’inconnu.
Fatigue. Nuit. Pierre sous la tête. Sommeil.

« Il eut un songe »

Les rêves nous viennent de loin. Ils ont les ailes chargées de nos plus anciens désirs. Ils soulèvent jusqu’à notre conscience nos aspirations les plus secrètes. Ils nous révèlent. Jacob, mon père et mon frère, que vois-tu donc ?
Un escalier ou une échelle… Le seul usage de ce mot dans toute la Bible !
Un axe vertical sur lequel circulent les anges !
Songes archaïques des hommes : guetter la transcendance, trouver le point de passage, et, s’élever jusqu’au divin…
Jacob, mon père et mon frère, ne vois-tu pas l’échelle qui relie le ciel et la terre ? Des anges, des messagers du divin y vont et viennent, de bas en haut !
Il y aurait donc, dans l’horizontalité de nos histoires d’hommes, une verticale qui nous conduirait haut à la rencontre du divin ?

« Je suis Yahvé, le Dieu d’Abraham ton ancêtre et le Dieu d’Isaac… Ta descendance deviendra nombreuse comme la poussière du sol, tu déborderas à l’occident et à l’orient, au septentrion et au midi, et tous les clans sur la terre se béniront par toi et par ta descendance. »

Jacob, mon père et mon frère, écoute…
Elle t’est donnée l’ancienne bénédiction de Dieu, l’immense promesse !
Elle est celle d’Abraham, ton ancêtre, et celle d’Isaac, ton père.
Elle est promesse d’une multitude de rejetons, un peuple dont la vie sera un signe de bénédiction pour tous les peuples.
Elle est promesse d’une terre nourricière, terre féconde et généreuse.

Mais, Jacob, mon père et mon frère, prends garde et sois prudent, car il se passe ici comme un puissant retournement…
La bénédiction de Yahvé, celle de ton père Abraham, ne t’est pas donnée comme quelque chose qui te serait dû. Tu le sais, Jacob, ce n’est pas toi l’héritier, et Esaü, le premier-né, n’a pas non plus reçu l’héritage.
Et encore, Jacob, la bénédiction de Yahvé, celle de ton père Isaac, n’est pas celle que tu as prise à ton frère Esaü, sinon pourquoi Yahvé te la donnerait-il à nouveau ? Cette bénédiction-là que tu as volée n’a aucun prix, elle ne compte pas.
Entends, Jacob, mon père et mon frère, la parole qui te dit que personne n’a droit d’héritage sur la promesse de Dieu, que personne ne peut dérober et faire main basse sur Dieu. J_ acob, c’est Dieu, le Tout Puissant, Lui seul, qui te fait le don de sa bénédiction, sans que tu ne l’aies en rien mérité, sans que tu ne l’aies en rien décidé.
Tu es si peu, et Il te donne en abondance.
Il est absolument libre, l’Eternel qui t’a élu.

« Je suis avec toi »

Cette nuit, Jacob, mon père et mon frère, tu reçois le don mystérieux d’une présence.
Il est venu, le Dieu tout puissant et très loin.
Il vient, tout près de toi.

« Je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras »

Jacob, mon père et mon frère, le Dieu redoutable est venu te rejoindre au lieu de nulle part. La terre où tu te tiens couché est aussi sa terre.
Partout où tu seras, Il sera là.
Dans ta fatigue et dans ton exil, Il sera là.
Le lieu de Dieu sera désormais ton lieu.

Jacob s’éveilla de son sommeil et dit : « En vérité, Yahvé est en ce lieu et je ne le savais pas. » Il eut peur et dit : « Que ce lieu est redoutable ! Ce n’est rien de moins qu’une maison de Dieu et la porte du ciel ! »

Jacob, te voilà maintenant réveillé. Tu sors de ton songe. Tu redescends, les pieds sur terre. Mais, tu y reviens, bouleversé, dans tout ton être.
Le lieu de Dieu, c’est ici.
C’est ici, en ce lieu où tu te tiens, « la maison de Dieu et la porte du ciel », et tu ne le savais pas.
Une brèche dans les mots des hommes s’est ouverte. Un lapsus s’est glissé et laisse échapper ce qui s’énoncera et se manifestera beaucoup plus tard.
Car c’est l’homme qui est appelé à devenir « la maison de Dieu et la porte du ciel ». C’est l’homme que le Très-Haut a choisi pour demeure, pour l’inspirer et l’élever d’amour, le soulever jusqu’à l’au-delà.

À Bethel, en hébreu : « maison de Dieu », une pierre sera levée pour que Jacob n’oublie pas. Pour que les hommes se souviennent.

Levé de bon matin, il prit la pierre qui lui avait servi de chevet, il la dressa comme une stèle et répandit de l’huile sur son sommet. A ce lieu, il donna le nom de Bethel.

Pierres quelconques,
Pierres des champs et des bords des chemins, des montagnes et des carrières, et de nos lieux déserts.
Pierres que nul ne voit, aux quelles personne ne prête attention. Sculture de Bernard San Miguel -  voir en grand cette image Pierres quelconques et sans âme, qu’un jour pourtant des hommes regardent.
Pierres choisies entre toutes,
Pierres devenues chevets des hommes, leurs abris, leurs granges et leurs demeures.
Humbles compagnes dans nos existences. Sculture de Bernard San Miguel -  voir en grand cette image Pierres quelconques, un jour pourtant levées.
Menhirs dans les champs, pyramides, stèles et tombeaux pour nos mémoires.
Pierres ouvragées des chapelles, des églises et des cathédrales.
En ce lieu même, témoins de la grâce. Sculture de Bernard San Miguel -  voir en grand cette image Pierres, symboles du désir de rencontre des hommes et de Dieu.
Escaliers de la prière, qui, du sol, nous élèvent au ciel.

Dans l’évangile de Jean, chapitre 1, versets 50 et 51
« Parce que je t’ai dit « je t’ai vu sous le figuier », tu crois ! Tu verras mieux encore. » Et il lui dit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre autour du Fils de l’homme. »

Cinquante siècles après l’écrivain du livre de la Genèse, l’auteur de l’évangile selon saint Jean a écrit ces lignes.
Jésus parle à Nathanaël, un sage rabbin qui méditait la Loi à l’ombre du figuier.
Le Christ lui redit le vieux songe de Jacob.
Sauf que…
Sauf que dans la prophétie de Jésus, il manque un mot. L’unique.
Le ciel est de nouveau ouvert et les anges volent, mais, l’échelle ou l’escalier, a disparu. Dans l’évangile de Jean, l’échelle, ou le vieil escalier de l’ancêtre Jacob, n’a plus lieu d’être. _ Elle s’efface.
Nathanaël, « tu verras mieux encore ! » dit Jésus.

Le temps vient, il est tout proche, où, d’un tombeau surgira le lien nouveau entre la terre et le ciel, le symbole qui reliera en lui, comme jamais, l’humanité et la divinité !
« Le Fils de l’Homme » est cet axe vertical qui relie l’homme à Dieu. Le « Fils de l’Homme », c’est-à-dire, le Christ Ressuscité de Pâques.

Il vient, Jésus le Ressuscité, en tout lieu sur terre, combler les hommes en chemin de la bénédiction du Père. Il vient, le Christ, les rejoindre sans bruit dans leurs lieux de transit, lieux d’épreuves et de fatigues, et sa présence les relève et les élève. Il vient, le Christ, et ses bras nous portent dans la bienheureuse éternité du Père.

Regarde, Jacob, mon père et mon frère : en Jésus le Ressuscité, ton rêve se réalise.

En Lui, les hommes deviennent un seul peuple, et c’est une fraternité qui ne connaît pas de frontières ! En lui, ta descendance a trouvé sa terre promise, mais c’est un ciel nouveau ! En lui, l’humanité exilée est enfin entrée dans son pays, et c’est un paradis. Sculture de Bernard San Miguel -  voir en grand cette image